« En ces temps troubles, avoir la foi n’a jamais mieux porté son mal. »

Impuissant devant l’épaisseur de cette divine chose, la sagesse que dégageaient ses fragiles pages. Jadis, je les sentais au détriment de les lire, je les feuilletais au lieu de les comprendre. Ma Bible avait une odeur particulière, peut-être l’agrégat de tous les doigts embaumés de salives qui ont tourné ces quelques pages d’évangiles. Ma religion m’a naturellement été imposée comme à peu près tout, lorsqu’on est légalement incapable. Le catéchisme, la messe du dimanche, ma confirmation, les souvenirs que j’en garde n’ont rien à voir avec ma foi religieuse. Chaque dimanche, j’abhorrais l’heure de se lever pour aller à la messe du midi. Se laver, se saper et surtout rester debout pendant des heures.

Les quelque mètres de goudron à marcher jusqu’à l’église étaient un supplice. Elle se situait à proximité d’une pâtisserie, de vendeurs à la sauvette, de vendeuses de galettes, de biscuits, toutes sortes de mets qu’on n’était jamais censé déguster. En allant à la paroisse, se dressaient sur mon chemin les caniveaux au parfum nauséabond, les mendiants culs-de-jatte volubiles, une kyrielle de taximans guettant le moindre mouvement de main des piétons, je contemplais, les mains dans les poches, les détails de mon dimanche type. Une fois sur le gravier – à l’entrée de la messe – il fallait trouver une place sans trop se faire remarquer. Je ne voulais pas être trop proche de l’autel car mon attention n’était pas telle. Pas trop loin non plus, sinon ma prouesse vestimentaire aurait été vaine. Habituellement, j’opte pour une place à côté de mes camarades, ceux qui viennent ici comme moi, espérant assister à un miracle. Ce dernier étant qu’une jolie fille puisse s’asseoir à un souffle de moi. Telle était ma prière principale de mes dimanches. A dix ans, Jésus pour moi était celui qui donnait à manger à ceux qui en avaient déjà et multipliait le nombre de mendiants devant la paroisse.

Une fois, empreint de Culture, de Science, de Mathématiques, de Philosophie, de Films, je fus enfin capable de comprendre en quoi je crois. Jadis, avant de dormir je faisais mon signe de croix et je priais machinalement. Dorénavant, je dors sans même regarder le ciel. Le dimanche n’est plus un jour Saint mais une journée majorée à cent pour cent. Paradoxalement, cette personnalisation de la religion m’a rapproché de ma foi. J’ai remplacé la chance par la grâce de Dieu. Une substitution anodine qui a donné plus de sens à la vie.

La foi s’hérite, elle se transfère, elle s’impose, elle est innée, inexpliquée. Puis elle devient personnelle. Elle est ainsi. En ces temps troubles, avoir la foi n’a jamais mieux porté son mal. En cette époque troublée, avoir la foi est souvent un prétexte, un symbole factice pour justifier des actes débiles. La foi ne justifie aucune atrocité. La foi est saine et humble.