Le récit du dimanche : le soleil et l’abandon

Article : Le récit du dimanche : le soleil et l’abandon
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6 juillet 2015

Le récit du dimanche : le soleil et l’abandon

« La chaleur est un fléau à en croire la nature », dirait la sécheresse si celle-ci avait assez de salive pour s’exprimer.

L’abandon de soi est une pratique radicale lorsque le soleil devient un peu trop magnanime. Réclamé depuis six mois, le Soleil fait désormais sa diva. Il ne se contente pas de simplement briller. Non, il brûle, le coquin. Il serait redondant de dire qu’il fait sa star. Et pourtant ! Il se lève quand il veut et il se couche quand il veut. C’est ce salarié nanti qui travaille dans l’entreprise de papa et qui joue son petit chef. Il fait sa diva. Il veut régner seul dans le ciel en excluant vents et marées. Il ne partage rien et s’obstine à travailler de 6 h à 22 h sans air, au conditionnel. Diva de merde!

Dans ces moments-là, lorsque la Diva est au zénith, l’usage des transports en commun devient herculéen. Les sièges des métros absorbent de la chaleur toute la journée. La chaleur de tous ces corps chauds, humides, gluants, sales, visqueux, louches, qui viennent tour à tour se laisser choir nonchalamment sur ces banquettes. Les rayons de soleil aussi vont se poser sur ses sièges, les rendant donc complices des sueurs passagères. Le simple fait de le décrire me fait froid dans le dos. Toutefois, il existe une manière radicale pour survivre pendant cette période. C’est la solution ultime, le dernier recours lorsque plus rien ne va.

L’école de l’abandon de soi fut créée en 2003 lors de la canicule de la même année. Après, une rude bataille dans le métro 4 anciennement appelé « La ligne du diable », un passager qui venait de sortir de chez lui ; tout juste lavé et parfumé, en mode (comme on le dirait à l’époque), fut pris dans un guet-apens. Encerclé par une horde de passagers dépourvus de manches, en grève-surprise de déodorant, inondés de sueur, aux mains moites et à l’haleine rebelle; il décida d’agir. Les frottements qu’implique un métro bondé ont des conséquences psychologiques brutales sur un être humain. Un bras humide contre un autre, une jambe humide contre une autre, un genou contre un autre, même un regard mouillé contre un autre, suffit pour transmettre une sensation désagréable.

Il décida d’abandonner son corps. Dans ces instants-là, l’abandon est louable, l’abandon de son corps est à louer. (à part – J’emprunte un jeu de mots qui vous éloigne du sens et j’en suis fier. Il n’est évidemment pas question de prêt, mais d’abandon.) Il sépara ce que son corps ressentait (agression olfactive) de ce que son corps aurait aimé ressentir (l’air frais). Il arrêta de lutter contre l’inévitable, la nature et il se fondit dans la masse. Il ne cacha plus ses auréoles et écrasa quelques perles en baillant la bouche ouverte. Il jeta son paquet de Tic Tac et s’assit à côté d’une jeune dame alors qu’il y avait un strapontin de libre en face. Il éternua et s’essuya sur la barre centrale en se grattant la gorge. Il abandonna son corps avec superbe et fit depuis jurisprudence.

Ne luttez pas avec la chaleur, c’est un match aussi déséquilibré qu’un terroriste blanc. Puis, cela ne fera qu’accentuer vos averses de transpiration. Laissez-le partir sans remords et avec assurance. Vous le retrouverez bientôt, votre joli corps sec. Embrassez ces heures de pointe métropolitaines. Embrassez cette cohue infestée, allergique au savon de Marseille. Laissez votre corps s’échapper. Une jambe contre une autre, un bras humide sur votre dos nu, des cheveux dans vos narines, un postérieur entre la barre de fer et votre main d’appui parfois le contraire ou parfois les deux en même temps, parfois une barre sans le fer, ou une main qui appuie, selon les quais. Des gouttes dégoulinantes sur votre T-shirt blanc, des gouttes qui s’avèrent ne pas être les vôtres. Des postillons qui atterrissent inopinément sur vos lèvres et qui appartiennent au mendiant de l’heure de pointe. Le plus sérieux de sa profession… Des valises sur vos chaussures neuves, votre propre sueur mélangée à celle de tous les autres passagers qui pourrait être inflammatoire selon la RATP. Les pets silencieux lâchés en toute promiscuité, avec mention anonymement correct. Cette odeur irrespirable devient vôtre odeur malgré le tout dernier gel douche Dove parfum Karité et Vanille que vous venez d’écouler. Ce moment a pour contraire l’objet d’une salle de bain. Vous entrez avec un corps propre et vous ressortez sans votre corps sale.

Pour éviter cette déconvenue, il faut abdiquer devant une telle situation, abandonner son corps avant que celui-ci ne démissionne de son propre chef. Tout est dans le mental. En embrassant cette litanie d’obscénités on se cramponne à un songe réalisable, un espoir atteignable, une oasis sucrée. Etre chez soi et retrouver son corps dégoulinant de mousse Dove.

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Commentaires

Serge
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Pense à changer la couleur des écrits sur ton blog. Du gris sur du blanc, c'est illisible. La règle veut: du noir sur du blanc... simple et efficace.
:)