Abidjan 1995.Quatrième étage. Le football était la norme et le jeu vidéo l’exception comme le soleil était la norme et le mauvais temps la déception. Déception seulement si, tu n’étais pas ami avec Bassiriki.


Bass était mon voisin, il habitait au 3e étage. Un garçon qui a stratégiquement été placé en dessous de chez moi par le Tout Puissant pour que mon enfance soit légendaire. Bass était parmi les quelques personnes du quartier munies d’une super Nintendo. Dans le quartier, il était autant courtisé que les plus belles filles. Du coup, c’était l’ami de tout le monde. Au début, Il invitait tout le quartier chez lui pour jouer. Progressivement, il a fallu faire des choix. Certaines personnes se voyaient recalées à l’entrée, le tri devenait sélectif. Pendant la saison des pluies, lorsque nos terrains de jeux sablés devenaient impraticables, être chez Bass était un luxe.

C’est chez lui que j’ai entendu ce son pour la première fois, le « jingle » le plus excitant au monde. Un générique du début n’a jamais été aussi jouissif. Ce bruit qui glissait dans nos oreilles, cette berceuse qui nous rendait insomniaques, cette « madeleine » de Proust qui nous faisait jeûner devant la console. Tellement sexy. Une autre introduction est aussi chargée de souvenirs, c’est la métaphore de notre passé. Il serait hérétique de tenter de citer quelques jeux sans tous les mentionner. La liste ne sera donc pas exhaustive, mais servira mon propos. Street Fighter II Turbo et Megaman, quelle époque ! Au-delà d’être à eux seuls, la mémoire vive de ma jeunesse, ils servent surtout de rappel. Ils nous rappellent que le temps passe et que ce jeune de 8 ans, qui mimait Ryu et son Hadoken, est devenu un vieux con.

Le vieux « con » n’a pas d’âge. Le vieux « con » est cette personne cramponnée à son passé. Le vieux « con » est stupéfait de voir que les petits « cons » ne font, ne pensent rien comme lui. A tort ou à raison, là n’est pas la question.

J’ai étudié mon morphing, mon passage du petit « con » au vieux « con ». Je me voyais singer mon père lorsque plus jeune que moi, il s’extasiait sur quelque chose de banal selon mes critères. J’entends encore mon père me dire que les footballeurs de mon époque sont tous des pitres. « Ils ne savent pas jouer vos joueurs. Aucune élégance ! » Puis, il me parlait de Laurent Pokou, d’Abdoulaye Traoré, de Kopa, de Zico, de Socrates…

Le vieux « con » ne veut pas vivre avec les standards des petits « cons ». Il ne veut pas de nouvelles références. Avec Denilson comme meilleur dribbleur ma génération mourra, pas Lucas. Le vieux « con » s’accroche à ses souvenirs avec romance, car le présent n’est pas digne d’attention. Le temps passe et il voit son passé s’effacer, il ne l’accepte pas. A tort ou à raison, là n’est pas la question. C’est son passé, son héritage et il le défendra coûte que coûte.

La vieillesse commence par « avant c’était mieux » et se termine par demain.